Il avait une vingtaine d’années. Un corps élancé, trop mince, des gestes retenus, une politesse excessive. Quand il est arrivé, il parlait de stress, de crises d’angoisse, de difficultés de concentration. Aucun mot sur l’enfance. Aucun mot sur le corps. Juste cette manière de se tenir, raide et un peu translucide, comme s’il essayait de prendre le moins de place possible.
Dès les premières minutes, la pièce a changé d’atmosphère. Ce n’était pas spectaculaire : un léger brouillard intérieur, une tension presque imperceptible dans l’air. Tandis qu’il parlait — avec une précision presque chirurgicale — j’ai remarqué que ma propre respiration s’était raccourcie. Une inspiration timide, une expiration retenue. Ce n’était pas de l’empathie, c’était plus ancien, plus animal. Mon diaphragme avait déjà compris ce que les mots taisaient.
Il décrivait ses symptômes avec la distance d’un étudiant en médecine décrivant une pathologie. Pas une fissure émotionnelle, pas une larme. Son regard passait parfois à côté de moi, comme s’il avait appris à être là sans y être. Ce qu’il nommait angoisse ressemblait davantage à une lutte pour rester présent.
Un espace silencieux se construit.
La première séance d’hypnose a été volontairement sobre. Une proposition d’assise, d’ancrage. Je n’ai rien cherché, rien questionné. Il n’y avait encore rien à comprendre, juste à créer une enveloppe de sécurité psychique, suffisamment stable pour qu’un corps hypervigilant puisse s’y déposer.
J’ai simplement ralenti ma respiration, ancré mon bassin dans le siège, laissé mon regard devenir doux et stable. Et lentement, presque imperceptiblement, son souffle s’est accordé au mien.Ce fut notre premier langage commun : une synchronie respiratoire qui disait plus que toutes les anamnèses.
Les séances suivantes ont prolongé ce tissage silencieux. Je parlais peu. Je nommais encore moins. Ce patient vivait dans un univers où les mots avaient été soit confisqués, soit piégés. Il fallait d’abord apprivoiser le silence. Dans l’hypnose, l’absence de question directe devient parfois un abri : il pouvait se sentir accompagné sans être forcé à dire.
Au fil des semaines, son visage s’était un peu détendu. Les mains, d’abord crispées sur les genoux, avaient commencé à s’ouvrir. Mais le corps restait comme scindé : la partie supérieure fluide, la partie inférieure verrouillée.
Quand la mémoire corporelle s’invite.
C’est à la cinquième séance que la texture du silence a changé. Il s’est assis, a fermé les yeux presque immédiatement. À peine avait-il retrouvé ce point d’appui respiratoire que son épaule gauche a sursauté. Puis une vague de tension a parcouru son bassin, avec une précision presque mécanique : une contraction nette, comme une mémoire musculaire réveillée d’un long sommeil.
Je l’ai ressentie aussi, en miroir. Une crispation dans mes propres hanches. Un souffle coupé. Rien de spectaculaire — mais un signal clair. Ces phénomènes corporels partagés précèdent souvent la conscience du patient ; le corps du thérapeute devient
un résonateur silencieux.
Dans cet état hypnotique très léger, sans induction formelle, les mots ont fini par surgir.
Hésitants. Fragmentés. « Il y a quelque chose... je ne sais pas... ». Puis une phrase, comme tombée d’un autre temps : « Je me souviens de la porte... et de l’odeur de sa peau. »
C’est dans ce moment suspendu que l’abus incestueux, vécu enfant, est remonté pour la première fois. Non pas sous forme de récit construit, mais sous forme de sensations : odeurs, textures, immobilité du corps. Ce n’était pas une scène retrouvée ; c’était une mémoire traumatique implicite, longtemps encapsulée, qui trouvait enfin un espace pour s’exprimer.
Effet miroir et mimétisme corporel.
Ce phénomène de résonance n’a rien de mystique. Les travaux de Giacomo Rizzolatti sur les neurones miroirs ont montré que notre cerveau reproduit intérieurement ce qu’il perçoit chez autrui, à la fois au niveau moteur et émotionnel. Ce système nous permet d’apprendre, mais aussi d’entrer en résonance affective.
Dans le cadre thérapeutique, cette résonance peut devenir un outil de perception fine : des micro-variations corporelles, respiratoires ou posturales peuvent informer le thérapeute de mouvements internes chez le patient bien avant qu’ils ne deviennent conscients.
Daniel Stern a décrit ce phénomène comme une synchronie affective : une forme de communication préverbale qui s’installe dès la prime enfance entre le bébé et l’adulte. L’hypnose, par sa lenteur et sa qualité de présence, réactive cette voie primitive. Ce n’est pas le langage des idées, mais celui du corps qui reconnaît le corps.
La présence thérapeutique comme acte...
Pour lire la suite...
Dès les premières minutes, la pièce a changé d’atmosphère. Ce n’était pas spectaculaire : un léger brouillard intérieur, une tension presque imperceptible dans l’air. Tandis qu’il parlait — avec une précision presque chirurgicale — j’ai remarqué que ma propre respiration s’était raccourcie. Une inspiration timide, une expiration retenue. Ce n’était pas de l’empathie, c’était plus ancien, plus animal. Mon diaphragme avait déjà compris ce que les mots taisaient.
Il décrivait ses symptômes avec la distance d’un étudiant en médecine décrivant une pathologie. Pas une fissure émotionnelle, pas une larme. Son regard passait parfois à côté de moi, comme s’il avait appris à être là sans y être. Ce qu’il nommait angoisse ressemblait davantage à une lutte pour rester présent.
Un espace silencieux se construit.
La première séance d’hypnose a été volontairement sobre. Une proposition d’assise, d’ancrage. Je n’ai rien cherché, rien questionné. Il n’y avait encore rien à comprendre, juste à créer une enveloppe de sécurité psychique, suffisamment stable pour qu’un corps hypervigilant puisse s’y déposer.
J’ai simplement ralenti ma respiration, ancré mon bassin dans le siège, laissé mon regard devenir doux et stable. Et lentement, presque imperceptiblement, son souffle s’est accordé au mien.Ce fut notre premier langage commun : une synchronie respiratoire qui disait plus que toutes les anamnèses.
Les séances suivantes ont prolongé ce tissage silencieux. Je parlais peu. Je nommais encore moins. Ce patient vivait dans un univers où les mots avaient été soit confisqués, soit piégés. Il fallait d’abord apprivoiser le silence. Dans l’hypnose, l’absence de question directe devient parfois un abri : il pouvait se sentir accompagné sans être forcé à dire.
Au fil des semaines, son visage s’était un peu détendu. Les mains, d’abord crispées sur les genoux, avaient commencé à s’ouvrir. Mais le corps restait comme scindé : la partie supérieure fluide, la partie inférieure verrouillée.
Quand la mémoire corporelle s’invite.
C’est à la cinquième séance que la texture du silence a changé. Il s’est assis, a fermé les yeux presque immédiatement. À peine avait-il retrouvé ce point d’appui respiratoire que son épaule gauche a sursauté. Puis une vague de tension a parcouru son bassin, avec une précision presque mécanique : une contraction nette, comme une mémoire musculaire réveillée d’un long sommeil.
Je l’ai ressentie aussi, en miroir. Une crispation dans mes propres hanches. Un souffle coupé. Rien de spectaculaire — mais un signal clair. Ces phénomènes corporels partagés précèdent souvent la conscience du patient ; le corps du thérapeute devient
un résonateur silencieux.
Dans cet état hypnotique très léger, sans induction formelle, les mots ont fini par surgir.
Hésitants. Fragmentés. « Il y a quelque chose... je ne sais pas... ». Puis une phrase, comme tombée d’un autre temps : « Je me souviens de la porte... et de l’odeur de sa peau. »
C’est dans ce moment suspendu que l’abus incestueux, vécu enfant, est remonté pour la première fois. Non pas sous forme de récit construit, mais sous forme de sensations : odeurs, textures, immobilité du corps. Ce n’était pas une scène retrouvée ; c’était une mémoire traumatique implicite, longtemps encapsulée, qui trouvait enfin un espace pour s’exprimer.
Effet miroir et mimétisme corporel.
Ce phénomène de résonance n’a rien de mystique. Les travaux de Giacomo Rizzolatti sur les neurones miroirs ont montré que notre cerveau reproduit intérieurement ce qu’il perçoit chez autrui, à la fois au niveau moteur et émotionnel. Ce système nous permet d’apprendre, mais aussi d’entrer en résonance affective.
Dans le cadre thérapeutique, cette résonance peut devenir un outil de perception fine : des micro-variations corporelles, respiratoires ou posturales peuvent informer le thérapeute de mouvements internes chez le patient bien avant qu’ils ne deviennent conscients.
Daniel Stern a décrit ce phénomène comme une synchronie affective : une forme de communication préverbale qui s’installe dès la prime enfance entre le bébé et l’adulte. L’hypnose, par sa lenteur et sa qualité de présence, réactive cette voie primitive. Ce n’est pas le langage des idées, mais celui du corps qui reconnaît le corps.
La présence thérapeutique comme acte...
Pour lire la suite...
Dr Adrian Chaboche
Spécialiste en médecine générale et globale au Centre Vitruve. Il est praticien attaché au Centre de traitement de la douleur CHU Ambroise-Paré. Il enseigne au sein du DU Hypnoanalgésie et utilisation de techniques non pharmacologiques dans le traitement de la douleur, Université de Versailles.
Commandez la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 79: Nov. / Déc. 2025 / Janv. 2026
DEPRESSION
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°79…
8 / Éditorial : Le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources Julien Betbèze
10 / En couverture : Gabrielle Grimaldi Pics et dentelles d’aquarelle Sophie Cohen
12 / Hypnose et imagination créatrice Une poétique de l’action Alexandru Cupaciu
16 / Acrophobie Externaliser pour se réassocier et retrouver le souffle Anne Malraux
26 / Hypnose de spectacle et hypnose clinique. Deux visages, deux finalités, une double vigilance éthique Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann
32 / Quel est le premier souvenir qui vient ? Dissoudre une problématique figée en s’appuyant sur un souvenir source Michel Lamarlère
44 / Du divan au fauteuil Sortir de la répétition des schémas relationnels antérieurs Sylvie Le Pelletier-Beaufond
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
50 / Introduction Gérard Ostermann
54 / Encoprésie et Caca farceur Dessine-moi ton problème Corinne Paillette
62 / L’anéjaculation Quand la panne sex-prime Karine Ficini
73 / Boules de couleur en chirurgie dentaire « Elle courait dans sa tête » Thierry Hueber
84 / DOSSIER DÉPRESSION
86 / Défaut et faute : Les agents doubles de la dépression Wilfrid Martineau
96 / Dépression et renoncement Mouvement de bascule et choix Alain Vallée
QUIPROQUO
104 / Renoncement S. Colombo, Muhuc
BONJOUR ET APRÈS...
108 / Denise, Son sommeil abîmé et ses cauchemars Sophie Cohen
LES CHAMPS DU POSSIBLE
112 / L’écho silencieux : Quand le corps du thérapeute devient miroir du traumatisme Adrian Chaboche
CULTURE MONDE
116 / La naissance à l’envers. Restaurer les potentiels d’auto-guérison Sylvie Le Pelletier- Beaufond
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
124 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Gabrielle Grimaldi
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°79…
8 / Éditorial : Le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources Julien Betbèze
10 / En couverture : Gabrielle Grimaldi Pics et dentelles d’aquarelle Sophie Cohen
12 / Hypnose et imagination créatrice Une poétique de l’action Alexandru Cupaciu
16 / Acrophobie Externaliser pour se réassocier et retrouver le souffle Anne Malraux
26 / Hypnose de spectacle et hypnose clinique. Deux visages, deux finalités, une double vigilance éthique Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann
32 / Quel est le premier souvenir qui vient ? Dissoudre une problématique figée en s’appuyant sur un souvenir source Michel Lamarlère
44 / Du divan au fauteuil Sortir de la répétition des schémas relationnels antérieurs Sylvie Le Pelletier-Beaufond
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
50 / Introduction Gérard Ostermann
54 / Encoprésie et Caca farceur Dessine-moi ton problème Corinne Paillette
62 / L’anéjaculation Quand la panne sex-prime Karine Ficini
73 / Boules de couleur en chirurgie dentaire « Elle courait dans sa tête » Thierry Hueber
84 / DOSSIER DÉPRESSION
86 / Défaut et faute : Les agents doubles de la dépression Wilfrid Martineau
96 / Dépression et renoncement Mouvement de bascule et choix Alain Vallée
QUIPROQUO
104 / Renoncement S. Colombo, Muhuc
BONJOUR ET APRÈS...
108 / Denise, Son sommeil abîmé et ses cauchemars Sophie Cohen
LES CHAMPS DU POSSIBLE
112 / L’écho silencieux : Quand le corps du thérapeute devient miroir du traumatisme Adrian Chaboche
CULTURE MONDE
116 / La naissance à l’envers. Restaurer les potentiels d’auto-guérison Sylvie Le Pelletier- Beaufond
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
124 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Gabrielle Grimaldi

L'écho silencieux. Dr Adrian CHABOCHE pour la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 79.











