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L’hypnose en questions: hommage à Ernest Rossi


Ernest Rossi ou l’art de l’induction de transe et de l’accompagnement dans le processus hypnotique par le questionnement.



Mes larmes à moi. © Sandra Balsamo (photo © Michel Hidalgo/Samithami)
Mes larmes à moi. © Sandra Balsamo (photo © Michel Hidalgo/Samithami)
Docteur en psychologie et psychothérapeute, Ernest Rossi fut le plus proche collaborateur de Milton H. Erickson dans les dernières années de sa vie. Il s’est attaché à le questionner avec rigueur sur son travail, l’observant attentivement et exploitant de nombreuses séquences d’entretien dans lesquelles Erickson développait ses méthodes d’induction, d’accompagnement ou d’approfondissement de la transe. Ernest Rossi a aussi beaucoup fait pour intégrer l’hypnose dans la recherche fondamentale en faisant des ponts avec de multiples théories qui vont de la théorie du chaos à la neurobiologie ou à l’activation du génome. La découverte des neurones miroirs vient éclairer les processus d’empathie et la qualité spécifique de l’interrelation pendant la transe. Il a cherché un support conceptuel scientifique qui corresponde aux observations cliniques réalisées pendant la transe hypnotique et aux changements que celle-ci permet (activation du génome, plasticité cérébrale...). Il a puisé aussi auprès des grands fondateurs de la psychothérapie comme Franz Anton Mesmer, Pierre Janet, Carl Jung pour assoir sa pratique de l’hypnose thérapeutique en s’inspirant bien sûr des intuitions géniales et de la réflexion conceptuelle de l’hypnose de Milton Erickson.

Dans ce bref article, c’est moins aux recherches scientifiques si chères à Ernest Rossi que je vais m’attacher qu’à sa pratique de l’hypnose, véritable modèle d’éthique relationnelle et contrepoint superbe à beaucoup de fausses croyances au sujet de l’hypnose. Pourtant, c’est à partir de ces études qu’Ernest Rossi a développé un style particulier, mettant en exergue l’importance du cadre de la thérapie pour favoriser chez le patient un travail de fond grâce à des questions simples mais ciselées induisant l’état de transe. Ces questions d’activation, presque sans contenu suggestif, ont de puissantes implications qui accélérent les processus internes des patients. En cela, il aurait pu dire, à l’instar de Steve de Shazer, « la véritable influence, c’est activer le processus de l’autre » (tandis que la suggestion, c’est faire passer son idée). Ainsi les questions d’activation d’Ernest Rossi, sous formes de suggestions indirectes et ouvertes, portent sur le cadre et non sur le contenu. L’abord de ce questionnement ne peut être que superficiel mais il sera illustré de quelques phrases utiles pour induire et accompagner le processus.

L’UTILITÉ DE LA QUESTION EN HYPNOSE

Bien sûr, l’utilisation dans la rhétorique hypnotique du questionnement est connue depuis longtemps, mais Ernest Rossi en choisissant l’interrogation à tous les moments de la transe met en évidence la liberté du sujet et la permanence du choix même quand la question a de fortes implications. On peut rappeler quelques usages ordinaires du questionnement durant un accompagnement thérapeutique en hypnose et comment la question peut être utilisée avec opportunité. La question, c’est un moyen pour créer une distraction immédiate car elle peut surprendre et contraindre le sujet à réfléchir au sens de la question pour élaborer une réponse, mais Rossi invite le sujet, par la formulation de ses questions, à une réponse corporelle favorisant ainsi la dissociation corps/esprit. Elle peut aussi contribuer à faire une présupposition : « Vous rendez-vous compte de votre capacité à faire le calme à l’intérieur de vous depuis que vous êtes assis dans ce fauteuil, dans cette pièce ? » On voit que l’habileté de la question glisse une suggestion, une invitation au calme promue par le thérapeute.

Parfois la question va être l’occasion d’impliquer une émotion si la question induit une gêne ou glisse une impertinence. Enfin, elle permet d’introduire une incertitude pour défocaliser l’éventuelle résistance sur un élément secondaire : « Savezvous si vous constaterez une amélioration plutôt jeudi ou plutôt dimanche ? » Cet usage du questionnement est donc fréquent mais Rossi va, par les formulations mises en oeuvre, faire des suggestions qui porteront uniquement sur le processus hypnotique sans s’immiscer dans le contenu qui reste le domaine privé du sujet. C’est là son originalité et c’est en cela que l’hypnose idéodynamique d’Ernest Rossi est d’une éthique irréprochable et permet d’isoler le processus hypnotique des autres suggestions thérapeutiques qui peuvent être nécessaires dans l’accompagnement.

LA QUESTION EN TROIS PARTIES

Le génie de Rossi, c’est d’avoir, à partir de la réflexion commune avec Erickson sur la directive implicite, développé une question faite de trois éléments ou parties :
- Un préliminaire qui introduit une notion de temps ; c’est le signal temporel. Il ouvre une recherche intérieure déterminée par le moment (quand... aussitôt que... au moment où...).
- Une suggestion indirecte que la résolution de problèmes, l’amélioration, ou la guérison se fera sous la conduite de l’inconscient (moi profond...).
- Un signal comportemental, corporel, observable – une réaction corporelle plus ou moins autonome – qui signe l’entrée dans le processus résolutif (correspondant à la problématique ciblée en début d’entretien). Cela peut se traduire de la façon suivante : « Aussitôt que… votre esprit intérieur (moi profond, inconscient…) saura… que vous êtes en mesure d’examiner certains souvenirs (certaines idées, certaines images…) en relation avec (l’origine de) ce problème… est-ce que vos yeux vont alors se fermer ? » Les questions vont se développer à n’importe quel moment du processus créatif pour l’encourager mais sans jamais intervenir dans son contenu qui reste l’expérience propre, privée du patient. Cette question peut favoriser : l’entrée dans le processus, la mise en place d’un signaling, l’accompagnement des émotions, l’ajustement postural, la terminaison de séance, la prescription post-hypnotique (ouverte). Le passage d’un mode habituellement affirmatif dans les suggestions usuelles à un mode interrogatif change le lieu de contrôle qui est alors clairement établi dans la dynamique interne du patient.

LA DOUBLE CONTRAINTE THÉRAPEUTIQUE

Il s’agit de mettre en place une alternative illusoire qui implique, quelle que soit la réponse, que le sujet entre dans le processus : « Au moment où vous serez prêt à entrer en contact avec votre esprit inconscient pour permettre à de nouvelles idées de surgir, est-ce que vos mains vont se rapprocher pour faire signe que oui (observation du rapprochement ou non)... ou au contraire s’éloigner pour nous signifier qu’il y a une question plus urgente à travailler… ? » Cette double contrainte thérapeutique est un mode d’induction sans échec car, quelle que soit la réponse corporelle observée, elle signe la coopération implicite du patient, sa réponse à l’invitation d’entrer dans le processus hypnotique, sa recherche intérieure. De plus, les questions, certes assez complexes dans leur formulation, ne peuvent induire de grandes résistances car elles sont vides de contenu et donc non intrusives. Elles offrent un contenant large, et c’est le patient qui va pouvoir déposer dans ce contenant le contenu qui lui est nécessaire. Le processus créatif est à l’oeuvre. Le thérapeute en est l’inducteur mais c’est le patient qui reste le seul créateur. Reprenant Erikson qu’il cite dans Du symptôme à la lumière, il écrit : « Trop souvent on part de l’idée injustifiée et erronée que puisqu’un état de transe est induit et maintenu par la suggestion, et puisque les manifestations hypnotiques peuvent être obtenues par la suggestion, tout ce qui se développe à partir de l’hypnose doit être entièrement et nécessairement le résultat et l’expression essentielle de la suggestion… L’induction et le maintien de la transe servent à induire un état particulier dans lequel les patients peuvent réorganiser leurs complexités psychologiques internes et utiliser leurs propres capacités d’une manière qui concorde avec leur vie expérientielle. » Et plus loin : « L’état de transe est favorisé par la suggestion du thérapeute mais la modification du comportement du patient pendant cet état provient des expériences personnelles du patient (réorganisation de ses complexités psychologiques internes et utilisation de ses capacités propres en fonction de son expérience). »

LE CYCLE CRÉATIF DE POINCARÉ, MODÈLE DU DÉVELOPPEMENT DU PROCESSUS HYPNOTIQUE

Rossi va aussi s’appuyer pour décrire le cycle créatif observé dans la transe hypnotique sur l’expérience du mathématicien Henri Poincaré pour illustrer la boucle de rétroaction non linéaire de causalité circulaire du travail hypnothérapique :

Phase 1 : Recueil des données Cette phase correspond à l’entame de l’entretien qui permet de se centrer sur les difficultés actuelles et les sensations et émotions vécues en regard du problème évoqué. C’est aussi durant ce moment qu’on peut mieux cerner l’objectif et c’est une fois celui-ci clarifié qu’on va procéder à la focalisation grâce à une première question qui met en jeu le dialogue intime du sujet (entre conscient et inconscient ou entre le corps et la conscience ou…) qui signe le travail intérieur, et le thérapeute n’en est que le facilitateur.

Phase 2 : Incubation Cette phase est celle de la mise en tension par l’acceptation par le sujet de la mise en contact avec ses sensations et émotions qui surgissent en lien avec les difficultés éprouvées. Le thérapeute attire l’attention sur ce que vit le sujet présentement. Il peut soutenir le travail par des questions thérapeutiques ouvertes et faciliter le faire face en encourageant la poursuite du processus même si (et surtout si) une tension apparaît.

Phase 3 : Illumination Cette phase correspond à un moment d’ouverture, de découverte, comme si le sujet réalisait alors une pensée, une idée jusqu’alors inconnue ou vivait un changement de type corporel important. Elle signe, selon Ernest Rossi, le processus créatif à l’oeuvre pendant la transe. Le thérapeute se contente d’accompagner cette découverte et d’encourager son émergence et les conséquences. Il soutient et se tient aux côtés du sujet.

Phase 4 : Vérification C’est la fin du processus, l’étape réassociative, moment durant lequel le patient a pris conscience de ses découvertes. Le thérapeute peut valider le processus créatif puis, par ses questions, interroger le futur et la mise en oeuvre des con - séquences de ces découvertes dans la vie. Parfois il peut être utile de mesurer avec des échelles la potentielle réalisation, et valider ainsi les possibilités de changement, surtout si elle a été introduite dans la phase 1.

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Dr WILFRID MARTINEAU

Chef du pôle Psychiatrie et Santé mentale du CHU de Nantes. Formation à l’hypnose, EMDR, TOS, thérapie narrative et thérapie stratégique. Expérience de l’urgence et des situations de crise et du psychotraumatisme. Exercice actuel en psychiatrie de secteur (CMP et unités d’hospitalisation).
Formateur au sein de l’AREPTA-Institut Milton Erickson de Nantes. Coordonnateur du DU Hypnose et Communication thérapeutique de la faculté de Médecine de Nantes.

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Revue Hypnose & Thérapies Brèves n°60
Février Mars Avril 2021

Dossier : Les techniques de Rossi
Edito : Ernest L. Rossi, celui qui savait poser les questions à Milton Erickson. Julien Betbèze, rédacteur en chef
- Papa, maman, le psy et moi. Comprendre le travail transgénérationnel. Bogdan Pavlovici nous invite avec humour à une séance de thérapie familiale

Peur du vide. Quatre situations cliniques. Nathalie Koralnik utilise l’approche de Palo Alto et nous donne des stratégies précises pour affronter la peur du vide.

- La poésie, une alliée hypnotique. Pour se séparer de ce qui nous fait souffrir. Nicolas d’Inca

Espace Douleur Douceur

Edito : Douleur ou souffrance ? Gérard Ostermann

L’attente, une infusion dans le temps : Isabelle Devouge et Marc Galy

- Soulager la douleur en réparant le passé. Philippe Rayet fait le récit d’une histoire clinique mettant en scène la puissance de l’imagination active

- Quand tout bascule. Luc Evers, passé brutalement du statut de thérapeute à celui de patient témoigne de son expérience et de son utilisation de l’autohypnose avant, pendant et après son opération

Dossier : hommage à Ernest Rossi

Un chercheur en action. Dominique Megglé

- Un génie avec beaucoup de lumières. Claude Virot

- L’art de l’induction de transe et de l’accompagnement dans le processus hypnotique par le questionnement. Wilfrid Martineau

Rubriques

Quiproquo, malentendu et incommunicabilité. « Illumination ». Stefano Colombo

- Les champs du possible. Je ne parle plus l’hypnose. Les troubles du comportement alimentaire et les mots. Adrian Chaboche

Culture monde. Expérience visionnaire d’un soufi. Sylvie Le Pelletier

Les grands entretiens. Mark P. Jensen, soulager les patients de leurs douleurs chroniques. Par Gérard Fitoussi

Livres en bouche


Laurence ADJADJ
Dirige le Cabinet d'Hypnose, EMDR-IMO de Marseille 13008. Présidente de l'Institut de Formation en... En savoir plus sur cet auteur

Rédigé le 04/06/2021 à 23:36 | Lu 161 fois modifié le 05/06/2021





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